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Le Roi et L’Oiseau

Le Roi et L’Oiseau est un dessin animé réalisé par Paul Grimault, dont les dialogues ont été écrits par Jacques Prévert, d’après un conte de Hans Christian Andersen : La Bergère et le Ramoneur.

Le film est sorti en 1980 après quelques péripéties, bien que ses concepteurs l’aient imaginé dès le milieu des années 40.

Il a inspiré toute une génération de réalisateurs. Parmi eux, le merveilleux, l’inventif, Hayao Miyazaki, que j’admire tout particulièrement.

Petit résumé

L’histoire se passe à une époque non définie – entre décors futuristes et XVII ème siècle - dans le royaume de Takicardie, où règne le roi Charles V et Trois font Huit et Huit font Seize. Je te l’accorde, son nom n’inspire rien de très sérieux. Pourtant cet homme exerce un pouvoir tyrannique sur une population prisonnière, au sens propre : La classe la plus pauvre vit dans des sous-sols sombres, dont la plupart des habitants n’ont jamais vu la lumière du jour. C’est dans cette dystopie que démarre notre histoire.

Le roi est amoureux d’une petite bergère, qu’il compte épouser de force. Or, celle-ci aime un ramoneur avec qui elle va s’enfuir pour échapper au mariage. Tout ça avec l’aide de leur ami l’Oiseau, un personnage qui ne perd pas une occasion de provoquer le roi qu’il hait au plus haut point.

Derrière cette histoire à première vue légère qui rappelle le côté enfantin des contes, se cache un film engagé et lourd de sens, mêlant poésie et symbolique.

N’ayant pas envie de t’écrire une critique trop organisée, j’ai décidé de fuir l’analyse pour aller vers un concept plus divertissant : Une liste des raisons qui me font aimer ce film.

Tu l’auras compris, cet article ne sera pas très objectif, puisqu’il sera basé sur mon avis personnel –Qui est définitivement très positif. J’espère néanmoins qu’il te donnera envie de regarder ce film fabuleux si ça n’est pas déjà fait, et qu’il te permettra de l’apprécier mieux encore, si tu l’as déjà vu.

Allo, allo.

Cet article comprenant des spoilers, il vous est fortement recommandé de sauter le paragraphe comportant un * si vous ne l’avez jamais vu et que vous souhaitez le voir.

 

Bonne lecture !

– Un univers unique.

 

L’ambiance de ce film est unique pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, son rendu visuel très particulier, inspiré d’artistes comme Salvador Dalí, qui donne au royaume des airs surréalistes. Une architecture tout en hauteur à vous donner le vertige : Les appartements du roi se situant évidemment au sommet, pour illustrer sa toute puissance. Des milliers d’escaliers, de pièces, de couloirs, de souterrains : un vrai labyrinthe, à la fois géométrique, complètement démesuré et absurde.

On trouve quelques références cachées dans le film. Par exemple, cette référence au "Rhinocéros habillé en dentelle" de Dalí.

En suite, chaque personnage est un symbole, et son aspect est original et travaillé jusqu’au moindre détail. Que ce soit le roi, dont la tendance nombriliste est représentée par des yeux qui louchent, comme si il ne savait regarder que lui-même ; le ramoneur et la bergère qui sortent de tableaux, pour illustrer le fait qu’ils viennent d’un conte ou même l’oiseau, plus coloré que l’ensemble du décor, ce qui semble annoncer qu’il sera le perturbateur.

Enfin, son ambiance sonore est pour le moins étonnante. Parfois mal appréciée du public, la bande son de ce film comporte énormément de vide. En effet, le silence a une très grande place dans l’œuvre. Il donne un sentiment de longueur, voir même d’arrêt du temps. Ce silence illustre à mon sens la froideur et l’absurdité du royaume : il est vide de sens, vide de son. Il sonne creux. On a parfois aussi affaire à des musiques assez dissonantes, qui représentent à merveille la dystopie.

Comment aborder le sujet de la bande son sans parler de la sublime composition de Wojciech Kilar ? Elle mêle nostalgie et intensité, nous plongeant dans l’ambiance poétique de ce monde étrange.

Clique ici pour l'écouter -

Musique du film - Wojciech Kilar
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- Un humour singulier

 

 Car oui, ce film est parfois drôle. A commencer par toute l’absurdité qui s’en dégage : Le nom à rallonge du roi en est un bon exemple. L’aspect des personnages est souvent caricatural, ce qui leur donne un côté ridicule. Mais l’humour, pourtant bien présent, n’est jamais gratuit. Il a toujours un but critique.

 

Une scène illustre tout à fait ce principe : La scène de l’ascenseur.

Le roi prend l’ascenseur pour se rendre à ses appartements, qui se trouvent au sommet du royaume. Durant l’élévation sont annoncés tous les étages qui défilent, dans une énumération démesurément longue. Entre la voix monocorde de l’ascenseur et l’interminable liste d’étages, la situation est complètement improbable. C’est de nouveau avec cette absurdité que va jouer le film pour offrir du comique.

Seulement, si on y regarde de plus près, cette longue énumération se concentre autour de quatre points principaux dont le film se moque ouvertement :

- La guerre « Equipement militaire, ministère de la guerre et des hostilités… »

- La prison « Prison d’état, prison d’été, prison d’hiver, prison d’automne et de printemps, bagne pour petits et grands… »

- L’argent « Trésorerie, orfèvrerie, trésor public, impôts et taxes, liquidation… »

- Les faveurs auxquelles le roi a droit « grands ateliers du roi, asile de nuit du roi, gibier de potence du roi, salon de coiffure du roi, pédicure du roi, bains de vapeur du roi… »

L’univers du dessin animé n’a que peu de ressemblance avec le nôtre à première vue, pourtant, cette énumération comporte beaucoup d’aspects existant réellement dans notre société moderne. Cette scène est donc une critique indirecte, mais assez explicite, de nombreux aspects de notre système.

- Un film incroyablement sensé

 

Sous ses airs absurdes et improbables, ce film est indéniablement sensé. Chaque personnage, chaque phrase, chaque silence, tout a une raison d’être. Chaque élément est là pour véhiculer une réflexion profonde ou une idéologie. Il y a toujours une double lecture des événements : Ce film est donc regardable par des enfants, et des adultes. Chacun le percevra à sa manière.

Pour mieux illustrer mon propos, je vais donner quelques exemples.

Dans les appartements du roi, lorsque la bergère et le ramoneur entreprennent de s’enfuir ensemble par amour, une statue se réveille et tente de les en dissuader. Elle symbolise les idées obsolètes. On peut le voir à plusieurs indices :

- C’est un vieil homme.

- C’est une statue faite de pierre, ce qui pourrait traduire des idées figées, un refus d’évoluer.

- Il commence toutes ses phrases par « Croyez-en ma vieille expérience ». On peut en déduire qu’il base tous ses propos sur le passé, sur ce qui a déjà été dit et vu.

- Certaines de ses phrases sont choquantes de nos jours, ce qui renforce l’idée que ses paroles sont obsolètes. « Vous n’êtes pas fait l’un pour l’autre. D’abord, vous n’avez pas la même couleur. »

Il est évident que dans cette scène, les idées arriérées que profère la statue sont critiquées. On le voit, car elle affirme « Croyez-en ma vieille expérience, ils n’iront pas loin » alors que les deux amoureux parviennent à s’enfuir. Ce qu’elle dit être la vérité est donc démenti : elle a tort.

On peut également prendre l’exemple de la structure du royaume qui se divise en deux parties majeures : la ville haute, et la ville basse. Plusieurs indices laissent à penser que le film critique les injustices et inégalités qui résident entre les différentes classes sociales :

- Il y a une hiérarchie très claire entre les différente personnes – presque grotesque tant elle est démesurée. Le roi représentant la classe la plus élevée, se trouve au sommet d’une tour invraisemblablement grande, tandis-que la classe la moins élevée, à savoir la ville basse, se trouve sous la terre. Par cette exagération, on peut imaginer que le film veut nous ouvrir les yeux sur les inégalités que l’on peut trouver dans le monde réel.

- Les intentions du long-métrage sont claires : Le roi est le personnage le plus antipathique du royaume, or c’est lui qui se trouve au sommet. Il est lâche, capricieux, ridicule. Alors que certains personnages de la ville basse sont particulièrement sympathiques, comme l’aveugle musicien, par exemple. L'injustice est donc d’autant plus pointée du doigt.

- Un hymne à la liberté

 

Ce film est avant tout, un hymne à la liberté. De son début jusqu’à sa fin, il critique toutes les formes d’oppression. Son écriture ayant commencé juste après la fin de la seconde guerre mondiale, on peut imaginer que le contexte a donné aux créateurs un élan de liberté d’autant plus fort et d’autant plus touchant, qui se ressent dans l’œuvre. Le fonctionnement du royaume fait d’ailleurs grandement penser à celui d’un régime totalitaire - Le roi se débarrasse de tous ceux qui ne vont pas dans son sens, et ça n’est pas par hasard. Tout est un appel à la liberté dans le film :

- Ses symboles.

Les oiseaux par exemple, qui représentent la liberté. Tout le long de l’histoire, ils irritent manifestement le roi, qui cherche à les mettre en cage. Mais ils restent inaccessibles. Ils n’obéissent à aucune règle, ni à aucune classe : Leur nid est construit au sommet du royaume et ils y circulent librement. L’Oiseau est extrêmement provocateur vis-à-vis du roi. A travers ses moqueries, on lit l’envie des réalisateurs de faire un pied de nez – au sens propre – au pouvoir tyrannique.

- Son titre.

Oui, le thème de la liberté se montre jusqu’au titre de l’œuvre : Le Roi et L’Oiseau. Le roi représentant l’oppression, l’oiseau la liberté, il montre bien que tout va se jouer entre ces deux personnages. Finalement, on peut dire que l’histoire de la bergère et du ramoneur est secondaire. Le vrai sujet du film est bel est bien cette confrontation entre le pouvoir et la liberté.

- Sa fin magistrale. *

Le titre annonce la confrontation, qui se poursuit tout le long de l’œuvre, jusqu’à arriver à sa conclusion : En premier lieu, le royaume hiérarchique est démoli. Symboliquement, les injustices entre les classes sociales sont brisées, elles n’existent plus. Les personnes redeviennent des personnes, sans la moindre distinction. Elles s’enfuient toutes de la même manière. En second lieu, le grand automate souffle et le roi s’envole pour finir par disparaitre. L’oppresseur n’existe plus.

Et enfin, le grand automate assis sur les restes du royaume démoli, remarque l’oisillon prisonnier d’une cage. Il le libère, puis écrase la cage de son poing : C’est la liberté qui triomphe.

En conclusion, j’aime ce film pour son originalité, sa poésie, sa pertinence, ses symboles, pour son univers si particulier qui m’embarque totalement avec lui, mais plus que tout : Pour la liberté.

© Willie Crée

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